
Il s’agit de produire une argumentation formellement correcte et rigoureuse, afin d’apporter une réponse ferme mais nuancée à la question posée. Une réponse, car tous les arguments ne se valent pas. Tout n’est pas dans tout et réciproquement : c’est ce que l’on appelle le « relativisme », à proscrire absolument. Nuancée, car elle aura au préalable nécessité l’effort d’un examen minutieux de la pertinence et des limites de la (ou des) thèse(s) adverse(s).
Ainsi, une dissertation ressemble à une discussion ou plutôt, pour employer un terme platonicien, à une « dialectique » : de même que vous ne parviendrez à convaincre l’interlocuteur qui est en face de vous qu’en prenant en compte sa propre pensée et en faisant véritablement l’effort de lui en montrer l’éventuelle insuffisance, de même, vous n’emporterez l’adhésion de votre correcteur qu’en lui montrant en quoi la ou les thèses rejetées sont insatisfaisantes théoriquement ou pratiquement. C’est bien pourquoi l’épreuve de philosophie n’est pas aléatoire ou notée « à la tête du client » : une thèse est d’autant plus valide et forte qu’elle n’est pas exposée de façon unilatérale ou dogmatique, mais s’efforce vraiment de mettre au jour les insuffisances des autres.
Il est bien évident que les pensées des différents philosophes sont ici d’une utilité sans pareille. Il ne s’agit pas de les recopier ou de les réciter, mais bel et bien de les utiliser, c’est-à-dire de les mettre au service de sa propre problématique. C’est toute la différence entre l’histoire de la philosophie, ou ce que l’on appelle le défaut « doxographique » (défilé d’auteurs sans que le rapport direct avec le sujet soit toujours clairement montré), et la philosophie ou pensée autonome, qui se nourrit des pensées des grands hommes afin de se forger une culture et une thèse personnelles.
Que vous ayez ainsi recours à un exemple (littéraire, artistique, emprunté à la vie quotidienne…) ou à une référence philosophique (un exemple ou une référence par paragraphe, et un argument par paragraphe), la règle est la même : ceux-ci doivent être justifiés et utilisés afin de faire progresser l’argumentation. Demandez-vous alors toujours, avant de faire votre choix, ce que l’exemple ou la référence choisis apportent à l’argument en particulier et à la progression en général, et pensez à montrer clairement (par une phrase de synthèse par exemple) quelle utilisation vous en faites.
Enfin, soignez les transitions, c’est-à-dire le passage d’une partie à une autre, mais aussi d’un argument à un autre au sein d’une même partie. Car la transition doit montrer à la fois l’insuffisance de ce qui précède et la nécessité de poursuivre l’argumentation. « Après avoir vu la liberté comme absence de contraintes, nous allons voir la liberté comme capacité d’obéir à des lois » ne constitue pas une transition, même si cela vaut mieux qu’un passage abrupt et non signalé d’une thèse à l’autre. En revanche : « Nous avons tenté de montrer que la liberté comprise comme absence de contraintes n’était ni tenable pratiquement (puisque la vie en société en devient impossible), ni satisfaisante de façon générale (l’homme n’est-il pas en effet le seul être raisonnable, capable, donc, de se prescrire à lui-même des lois tirées de la seule raison ?). Il s’avère donc à présent nécessaire d’envisager dans quelle mesure la loi ou l’obligation peuvent contribuer à fournir une conception plus haute et plus digne de la liberté », est une véritable transition.
Les sujets commençant par « Qu’est-ce que... » appellent une définition. On pense ici à la question platonicienne par excellence, qui inaugure tous les dialogues de Platon : Qu’est-ce que (ti esti en grec) le beau, le courage, la vertu, la science, la justice, etc., et non pas « Qu’est-ce qui ? » est beau, courageux, vertueux, etc. Il s’agit ici de penser une essence, par-delà la diversité de ses formes ou de ses manifestations possibles. Une copie répondant uniquement à ce type par des exemples sera ainsi hors sujet.
Le plus simple consiste à partir de l’opinion commune et à l’approfondir au fur et à mesure de la dissertation, grâce à des comparaisons et à des distinctions destinées à mettre en valeur la spécificité de la définition du terme envisagé.
À la maison et au CDI, servez-vous de dictionnaires généraux, mais aussi de philosophie, d’esthétique, de psychanalyse, etc.
Par exemple, si on vous interroge sur ce qu’est la beauté, vous pouvez partir de la conception commune selon laquelle est beau ce qui plaît aux sens et fait plaisir, pour montrer ensuite, à l’aide de la distinction établie par Kant au début de la Critique de la faculté de juger, que ce que l’on désigne par là n’est en réalité que l’agréable, alors que le beau nécessite d’être fondé sur quelque chose de moins subjectif et de moins personnel que la sensation. Faute de quoi on ne pourrait pas affirmer que quelque chose « est » beau. On pourrait seulement dire que « cela plaît à untel ou à untel », alors que le beau doit être beau pour tous.
Les sujets commençant par « Peut-on... » interrogent la possibilité d’affirmer, de soutenir, d’être, de faire... ou non quelque chose. Cela implique bien sûr qu’on se demande si cela est possible pratiquement (est-ce qu’effectivement, dans la vie, c’est réalisable), mais également si cela est légitime. Il faut donc distinguer les plans du fait et du droit, de ce qui est ou peut être, et de ce qui doit ou devrait être. Les formulations « Peut-on ? » et « Doit-on ? » s’appellent donc réciproquement : de même qu’on ne peut pas défendre jusqu’au bout quelque chose de possible pratiquement mais d’insoutenable éthiquement : je peux tuer mon voisin pour m’emparer de ses biens ou parce qu’il me dérange, mais je ne le dois pas, pour des raisons évidentes de respect de la vie d’autrui et de ses idées ; de même, on ne peut pas soutenir jusqu’au bout des thèses dont on sait qu’elles n’ont aucun impact sur la vie des hommes : on devrait peut-être être tous frères et vivre dans le communisme, ici compris dans son sens idéal, mais cela est impossible pratiquement.
Les intitulés commençant par « Faut-il... » vous interrogent sur l’éventuelle nécessité de quelque chose. Est nécessaire, objectivement, ce qui ne peut pas ne pas être et ce qui ne peut pas être autrement qu’il n’est ; est nécessaire, subjectivement cette fois, ce que personnellement je ne conçois pas pouvoir être autrement.
Par exemple, on peut soutenir qu’il faut toujours dire la vérité, d’un point de vue scientifique ou encore technique. Mais cela est-il si certain d’un point de vue éthique ? N-y-a-t-il pas certaines situations qui requièrent le mensonge, direct ou par omission, et alors pourquoi ?
Lorsque l’on vous demande : « Que pensez-vous de... », il faut bien prendre garde, précisément, à ne pas exposer de façon directe et unilatérale votre propre opinion sur le sujet. Ainsi qu’il a déjà été signalé, votre thèse sera d’autant plus valide qu’elle sera passée par l’examen et la réfutation préalables des thèses concurrentes. Donc pas d’utilisation injustifiée et abusive du je dans ce type de sujet. Retenez de façon générale que l’usage du je est à proscrire, sauf lorsqu’il a une valeur universelle et peut s’appliquer à tout homme. C’est notamment le cas du cogito de Descartes : « Je pense, donc je suis ». Mais ces cas sont rares !
L’avantage de ce type de sujet est de proposer déjà une problématique, qu’il s’agit alors d’expliquer (première partie, voire les deux premières), puis de nuancer, voire de réfuter (fin du devoir).
Pour traiter le sujet : « Que pensez-vous de cette idée que seul l’État permet la création de la liberté ? » vous pouvez commencer par expliquer le sens de cette affirmation, à connotation hégélienne. L’état de nature étant une fiction, la liberté naturelle est elle-même inexistante. Puis vous pouvez montrer que cette première thèse sur la liberté est discutable : Rousseau, notamment, peut vous aider à démontrer que la liberté est naturelle à l’homme. Enfin (en conclusion, voire dans une dernière partie), prenez position en faveur d’un auteur ou bien d’un autre, en nuançant votre thèse grâce aux emprunts faits à celle que vous n’avez pas retenue.
Enfin, on peut vous demander « A-t-on raison de... ». Ce type de formulation requiert une distinction entre les domaines du rationnel (logique, et surtout théorique), et du raisonnable (pratique et éthique, concernant la société, la morale, etc.), qui recoupe assez bien la distinction établie entre le possible et le légitime dans le type de sujet précédent. Un projet ou une théorie peuvent ainsi s’avérer rationnels et non contradictoires, et être pourtant tout à fait déraisonnables.
C’est pourquoi on retrouve souvent ce type de formulation dans les sujets sur la technique (« A-t-on raison d’accuser la technique ? »). Car si on ne peut que se féliciter, d’un point de vue logique et théorique, de ses progrès, on peut en revanche légitimement en discuter certaines applications déraisonnables, voire insensées. La bombe atomique est ainsi une invention merveilleuse. Mais chacun s’accordera aisément à reconnaître que son usage suscite une indignation légitime.
L’introduction doit présenter le sujet, et non en partir directement. Le plus commode consiste à s’appuyer sur l’opinion commune ou, au contraire, sur ce que soutient généralement la tradition philosophique sur la question.
Le sujet : « La conscience n’est-elle qu’un élément secondaire de la vie psychique ? » va ainsi directement à l’encontre de ce que l’on pense généralement de la conscience, puisque l’on a tendance à l’identifier, sinon à la pensée, du moins à l’ensemble des pensées les plus manifestes et les plus importantes. Le sujet nous invite donc à remettre en question ces idées préconçues, notamment à l’aide de l’hypothèse freudienne de l’inconscient.
Mais, inversement, le sujet : « Peut-on se fier à la raison ? » invite à bousculer une opinion philosophique relativement constante, selon laquelle la raison devrait guider les pensées et les choix de l’homme, le plus souvent et le mieux possible. Il ne s’agira pas de sombrer dans une apologie de l’ignorance ou des passions débridées, mais de critiquer (comme l’a fait Kant dans ses trois principaux ouvrages : Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique, et Critique de la faculté de juger) la raison et ses prétentions qui, dans certains domaines, comme celui de la foi, peuvent parfois s’avérer infructueuses et, surtout, illégitimes. Cela permettra ainsi d’envisager la raison de façon beaucoup plus lucide et complète qu’au début du devoir.
Les deux exemples qui précèdent l’ont montré : l’introduction doit poser la problématique retenue (qui ne se confond pas avec la question posée !), c’est-à-dire mettre au jour une difficulté, un paradoxe, que le devoir examinera et essaiera de résoudre ou du moins d’éclairer. Afin de la déterminer, il faut commencer, au brouillon, par analyser les termes clés de l’énoncé, en recherchant les domaines où ils acquièrent une pertinence. Ce long travail (dont on fournira des exemples dans les rubriques « Coup de pouce ») doit aboutir à la détermination d’un paradoxe ou d’un problème, que le devoir s’attachera à traiter.
Enfin, l’introduction doit annoncer le plan de la dissertation. Évitez les « lourdeurs » du style : « Dans une première partie nous verrons que... et dans une deuxième partie nous montrerons que... ». Préférez la forme questionnée, plus souple et plus ouverte : « Une critique lucide de la raison ne constitue-t-elle pas la condition du bon usage de cette dernière ? »…
Le développement doit comporter deux voire trois parties, elles-mêmes distinguées en deux, trois ou quatre paragraphes correspondant chacun à un argument, illustré par une référence ou un exemple. Lorsqu’on ouvre votre copie, on doit ainsi distinguer : un paragraphe d’introduction (une dizaine de lignes) ; deux, voire trois parties composées de deux à quatre paragraphes ; et, enfin, une dizaine de lignes de conclusion. Sautez une ligne entre l’introduction et le début du développement, entre chaque partie, et entre la fin du développement et la conclusion, et allez à la ligne seulement à chaque nouveau paragraphe. Ces conseils formels ne sont pas purement anecdotiques : un « torchon » mal écrit et d’un seul trait révèle neuf fois sur dix une pensée mal maîtrisée et mal formulée !
Pour l’utilisation des exemples et des références, et pour les transitions : voir le paragraphe I ci-dessus.
La conclusion doit synthétiser, en une phrase ou deux, l’essentiel de la progression et la thèse retenue. Mais elle ne saurait se limiter à la répétition, même en d’autres termes, de ce qui a déjà été dit dans le développement. Elle peut donc ouvrir le champ de la réflexion à un autre domaine que celui qui faisait l’objet du devoir, afin de poursuivre le questionnement.
Si on vous interroge, par exemple, sur l’utilité et la fécondité du doute pour parvenir à la connaissance (dans le domaine théorique uniquement, donc), il est tout à fait pertinent de conclure en se demandant ce que l’application systématique du doute pourrait bien avoir comme conséquence dans le registre de la pratique et de l’action : pourrais-je vraiment continuer à vivre au quotidien si je doutais toujours de tout ?
Ce deuxième type de sujet se compose d’un texte assez court (une dizaine de lignes environ), accompagné de trois ou, plus rarement, de quatre questions, la dernière étant toujours une « minidissertation ».
Ne partez pas de l’idée que vous choisirez le texte parce que les questions vous permettront nécessairement de le comprendre. Mais ne pensez pas non plus que vous serez incapable de faire un bon devoir si vous ne connaissez pas l’auteur retenu.
Deux défauts majeurs sont ainsi à proscrire pour le texte-questions :
L’explication de texte est un travail laborieux au noble sens du terme ; il faut savoir se mettre à l’écoute de l’auteur pour parvenir à comprendre pourquoi il a soutenu cette thèse-là, dans cet ordre et avec ces mots-là.
De façon générale, la question 1 porte sur la thèse et la structure du texte, la question 2 concerne des points de vocabulaire, et la question 3, la plus importante, se présente sous la forme d’un petit sujet de dissertation inspiré par le texte.
Le plus souvent, la thèse de l’auteur est écrite en toutes lettres. Mais ce n’est pas toujours le cas et il convient, quelle que soit la situation, de prendre la précaution de lire attentivement et plusieurs fois le texte, afin d’en repérer les charnières logiques (un « car » indique une coordination, alors qu’un « mais » signale une opposition…) et les mots clés (un même terme peut changer de signification entre le début et la fin du texte).
Une fois qu’on l’a repérée, il faut la qualifier, c’est-à-dire développer sa réponse. De quelle nature est cette thèse ? Est-elle banale, polémique, radicalement originale, etc., pour l’auteur ou pour le contexte dans lequel il écrit en particulier ? et pour la pensée philosophique en général ? Quel est le genre du texte ? S’agit-il d’une démonstration, d’un essai, d’une lettre, d’un pamphlet ? Qu’en tirez-vous alors comme conséquence par rapport à la thèse ?
Dégager les étapes de l’argumentation signifie mettre au jour ses articulations principales et ses différents moments argumentatifs, bref, ses « parties ». On en trouve généralement deux ou trois. Ce qui importe n’est pas de « disséquer » le texte mais d’en comprendre la structure, et donc de faire comprendre pourquoi les arguments sont agencés dans cet ordre-là et non dans un autre.
Au lieu de dire : « De la ligne 1 à la ligne 4, l’auteur montre que..., puis de la ligne 5 à la ligne 8, il dit que... », on essaiera alors plutôt d’expliquer qu’« après avoir dans un premier temps exposé sa thèse, l’auteur se donne les moyens de la démontrer et procède pour cela en deux temps. Il utilise d’abord un raisonnement par l’absurde, et conclut sur la nécessité de la position qu’il défend, c’est-à-dire... ».
On ne vous demande pas ce que signifient certains termes ou expressions en général, mais bien ce qu’il signifient dans ce texte-ci. Ce point est fondamental car, bien souvent, les philosophes utilisent des termes communs en leur donnant une autre définition, qui de surcroît peut leur être spécifique (tous les philosophes ne s’accordent pas entre eux !). Le terme « liberté » peut ainsi signifier l’absence totale de contraintes, mais cette signification s’avère totalement inopérante dans un texte de Rousseau expliquant que la liberté périt avec les lois.
Afin de « tomber juste », pensez donc à bien vérifier que la signification donnée s’accorde avec le texte et, surtout, appuyez-vous sur ce dernier, sur sa logique et sur des citations afin de préciser votre propre vocabulaire.
Elle répond exactement, en un peu plus court toutefois, aux mêmes exigences qu’une dissertation classique. Cela signifie qu’il faut la traiter avec beaucoup de soin. Ne vous limitez pas à la thèse soutenue dans le texte ou à son antithèse, mais produisez une authentique argumentation faisant droit à la pensée opposée ou différente afin de préciser et de renforcer la vôtre. Il faut donc considérer cette question, non comme un sujet portant sur le texte, mais comme une question générale que le texte peut, éventuellement mais non nécessairement et, surtout, non exclusivement, vous aider à traiter.
Si on vous demande : « Pensez-vous comme Rousseau que la civilisation peut corrompre l’homme ? », il ne faut pas répondre : « Oui, parce que... » ou « Non, parce que... », mais faire l’effort d’une véritable introduction, d’un développement argumenté (qui peut recourir à Rousseau) et d’une conclusion rédigée, exactement comme dans une dissertation traditionnelle.
(Reportez-vous ici aux conseils donnés pour la dissertation.)
De façon générale, retenez que l’épreuve de philosophie ne s’improvise pas et n’est pas aléatoire. Certes, apprendre et réciter des doctrines n’est pas penser par soi-même. Mais on ne pense pas à partir de rien. Les cours suivis dans l’année et des habitudes de lecture et de travail réguliers sont là pour vous aider à comprendre le sens et la portée des problèmes et pour vous donner par la suite (notamment le jour de l’examen) les moyens de les traiter par vous-même.
Descartes le montre bien au tout début du Discours de la méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. » C’est ce qui nous rend tous également hommes et nous distingue des bêtes. Mais la différence réside dans la façon dont chacun s’en sert. C’est pourquoi certains, qui ne sont pas plus forts, plus rapides ou plus malins que d’autres, parviennent à la vérité, tandis que d’autres perdent leur énergie à s’égarer sur les chemins de l’opinion...